Aikibudo

La marche à genoux en Shikkō (膝行)

Le terme Shikkō (膝行) se traduit littéralement par « marche à genoux ». Il s’agit d’un mode de déplacement fondamental des budō japonais, notamment en Aïkibudo/Aïkido, mais également présent dans certaines écoles anciennes (koryū bujutsu) comme le Jikishinkage-ryū ou le Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū.

À l’origine, ce type de déplacement était utilisé dans les contextes guerriers en intérieur, châteaux, résidences, tatamis, où il était inapproprié de se tenir debout devant un supérieur ou un seigneur. On le retrouvait aussi dans certaines écoles de sabre, pour se déplacer en position basse tout en gardant le contrôle de l’arme sans rompre la posture. Le Shikkō s’est ensuite transmis dans les arts modernes, en particulier en Aïkibudo/Aïkido, où il est devenu un exercice central de coordination, d’équilibre et de conscience du centre (hara / seika tanden).

Origine historique: Le Daitō-ryū et l’étiquette des samouraïs

Pour comprendre l’origine du Shikkō, il faut remonter au Daitō-ryū Aiki-jūjutsu (大東流 合気柔術), l’art martial dont Ueshiba Morihei Senseï (植芝 盛平), fondateur de l’Aïkido, fut l’élève auprès de Takeda Sōkaku (武田 惣角). Le Daitō-ryū provient de l’Aizu-han (会津藩), un domaine féodal influent du Japon de l’époque Edo (江戸時代), situé dans l’actuelle préfecture de Fukushima (福島県). Cette école était classée comme otome-ryū (御留流), une lignée secrète et fermée, enseignée uniquement aux samouraïs du domaine. Mais ces formes à genoux existaient aussi dans d’autres écoles de jūjutsu antérieures (par ex. Takenouchi-ryū, Yagyū Shingan-ryū).

Durant la paix du shogunat Tokugawa, les samouraïs de haut rang vivaient dans les châteaux, menant une vie rythmée par le protocole et les rituels. Ils passaient le plus clair de leur temps en seiza (正座), posture formelle sur les talons, et se déplaçaient en Shikkō, glissant sur les genoux. Marcher debout devant le seigneur aurait été une insulte, car cela plaçait le subordonné plus haut que son maître. Lors des audiences, le samouraï devait approcher en Shikkō ; pour se retirer, il exécutait le mouvement inverse appelé Shittai (膝退), afin de ne jamais tourner le dos au seigneur.

Ces usages de cour donnèrent naissance à une adaptation martiale : les techniques de défense depuis le seiza. Le Daitō-ryū perfectionna un ensemble complet de techniques de contrôle, de projection et d’immobilisation réalisables à genoux. Lorsque Ueshiba Morihei Senseï transmit l’Aïkido au XXᵉ siècle, il conserva cette structure héritée, en insistant sur le Shikkō et le Suwari-waza (座り技) comme fondements de la stabilité, de la fluidité et de la puissance intérieure.

* Source: The Art of Shikko and Suwari Waza in Aikido, https://aikidodiscovery.net/the-art-of-shikko-and-suwari-waza/, 2024.

Shikkō comme discipline du centre

Pratiquer Shikkō, c’est apprendre à marcher sans domination. Sur le plan symbolique, se déplacer à genoux incarne l’humilité et la disponibilité : L’élève se rapproche du sol, accepte la contrainte de la gravité, et y découvre paradoxalement la liberté du mouvement.

Le Shikkō engage une relation intime entre le corps et la terre, une connexion entre stabilité et fluidité, et une conscience profonde du centre. Chaque déplacement devient une méditation en action, un dialogue entre équilibre intérieur et mouvement extérieur.

Le Shikkō se pratique toujours avec un alignement vertical : la tête, le tronc et le bassin forment un axe stable. Le centre énergétique (seika tanden) guide le mouvement ; les jambes et bras ne sont que ses prolongements. Ce principe illustre la maxime du budō : « Le centre mène, les membres suivent. » Ainsi, le Shikkō n’est pas un simple déplacement musculaire, mais une translation du centre de gravité, soutenue par une respiration consciente (kokyū). Cette respiration nourrit la stabilité, la vigilance (zanshin) et la concentration (chūshin).

Lien entre Shikkō et Shikō

Bien qu’ils se ressemblent phonétiquement, Shikkō (膝行) et Shikō (四股) proviennent de traditions distinctes.

Le terme Shikō (四股) se compose de deux caractères, Shi (四) signifie « quatre », Ko (股) désigne les « cuisses » ou « hanches », parfois traduit par « entrejambe » ou « membres inférieurs ». Littéralement, Shikō évoque « les quatre appuis » ou « les quatre membres », mais son sens profond dépasse l’anatomie.

Dans la culture japonaise, ce terme est intimement lié au sumō, où le Shikō représente un rite de purification et un symbole d’enracinement. Le geste emblématique du Shikō consiste à lever haut une jambe, puis à la reposer lourdement au sol, dans un mouvement à la fois solennel et puissant. Ce contact avec la terre incarne la force du guerrier enraciné, la connexion spirituelle au sol sacré, et le rejet des impuretés (kegare) avant le combat.

Dans le sumō, le Shikō est exécuté avant chaque affrontement. Ce n’est pas un simple échauffement, mais une cérémonie shintō à part entière, le sol du dohyō devient alors un espace sacré, comparable au tatami du dōjō dans les arts martiaux : chaque impact du pied affirme la présence du pratiquant et son respect pour la tradition.

Si le Shikō est d’abord connu dans le sumō, sa logique biomécanique et énergétique a influencé d’autres budō. On retrouve des formes de Shikō dans les écoles anciennes de jūjutsu et dans certaines écoles d’armes (koryū bujutsu), où il fut adapté en Shikō Aruki (四股歩き), la marche en Shikō, une adaptation moderne. Dans ce contexte, le Shikō devient une marche à genoux structurée et puissante. Ce type de déplacement, proche du Shikkō, était utile lors de combats en intérieur, ou dans des positions cérémonielles où il était impoli ou impossible de se lever. Le Shikō Aruki permet de conserver une puissance potentielle en toute circonstance, tout en assurant une économie d’énergie.

Mais le Shikō est avant tout un exercice d’ancrage. En abaissant le corps, le pratiquant apprend à descendre son centre de gravité, à stabiliser ses hanches, et à trouver l’équilibre dans la profondeur. Cette descente vers le sol n’est pas une faiblesse, mais un retour à la source : Le guerrier se connecte à la terre pour mieux maîtriser le ciel. L’exécution du Shikō demande une parfaite coordination entre la force du bas du corps, le contrôle du bassin, et la légèreté du torse. Ce triple équilibre – stabilité, souplesse, et verticalité intérieure – résume la philosophie du budō : Être enraciné sans être rigide, stable sans être figé.

Le Shikkō (膝行) et le Shikō (四股), bien que proches phonétiquement, incarnent deux pôles complémentaires du mouvement martial. Le Shikkō enseigne la stabilité dans le mouvement, tandis que le Shikō enseigne la puissance dans la stabilité. Ensemble, ils incarnent la continuité du budō : avancer avec fluidité, frapper avec enracinement.

La vision d’Ueshiba Morihei Senseï et la pédagogie du Shikkō

Ueshiba Morihei Senseï affirmait : «「合気道の力の出し方は座り技にある」» (La méthode de génération de puissance en Aïkido réside dans les suwari-waza, Aikidō Giho 合気道技法) Pour lui, le Shikkō et le Suwari-waza étaient plus exigeants que les techniques debout (tachi-waza), et leur maîtrise menait naturellement à l’excellence dans celles-ci. Ces exercices développent la stabilité des hanches, la connexion du haut et du bas du corps, et la puissance issue du hara.

Beaucoup d’élèves de l’époque d’Ueshiba Morihei Senseï racontent qu’ils portaient des patchs sur leurs hakama pour diminuer la douleur des genoux, tant cette pratique était intense. Même douloureux au début, le Shikkō devient progressivement une méditation en mouvement, développant la puissance tranquille (seijaku no chikara) propre aux arts martiaux japonais.

Valeur moderne et symbolique

Malgré les difficultés physiques que pose sa pratique (douleurs, raideur, âge), le Shikkō demeure un pilier essentiel de l’Aïkido. Il renforce :

  • Les muscles stabilisateurs (cuisses, hanches, tronc),
  • La souplesse des genoux et chevilles,
  • La coordination entre haut et bas du corps,
  • Et surtout, la présence dans chaque geste.

C’est une forme de discipline intérieure : elle exige endurance, concentration et humilité. Sous son apparente simplicité, elle révèle toute la profondeur du budō : La maîtrise de soi, la conscience du corps, et la force tranquille née de la stabilité intérieure.

Le Shikkō incarne ainsi une philosophie de mouvement et de vie : Avancer avec humilité, se mouvoir sans rompre l’équilibre, et trouver la liberté dans la stabilité.

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